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Atelier méditation-Philo en école Freinet
www.icem-pedagogie-freinet.org/node/28601


L’animation est réalisée dans le cadre du projet pédagogique de l’école pour favoriser la communication et initier à la médiation.

Elle se déroule sous des formes et avec des outils qui permettent l’expression de l’intelligence sensorielle, affective, mentale et collective.

Trois étapes : relaxation, relation et réflexion.

Le conte ouvert au hasard dans un livre, devient la base de l’expression des émotions partagées et des questionnements ouverts.

Les textes produits ici sont la retranscription exacte des échanges entre les enfants de cycle 2 (6 et 7 ans) et de cycle 3 (de 8 à 11 ans).

Ecole Ange Guépin
Année 2011/2012
Animatrice : Isabelle Leschallier de Lisle
Dans le cadre d’un master II en Science de l’éducation et de la formation.
icem recueil_les_mots_qui_touchent.pdf
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article, le nouvel éducateur juin 2013 "AIMER"

http://www.icem-freinet.fr/nouvel-educateur/NE%20213/#/54 http://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/34690

Les mots qui touchent… des maux aux sentiments

 

« un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit, une forêt qui germe ne s’entend pas »  Gandhi

 

Les élèves de l'Ecole Ange Guépin de Nantes, ont eu l'occasion d'expérimenter une nouvelle manière de s'écouter et de se parler en reconnaissant leurs émotions ou leurs besoins et en trouvant les mots justes pour exprimer leurs sentiments. Cette forme d'apprentissage relationnel s'avère être une réponse éducative à la violence du quotidien, en lien avec les principes pédagogiques Freinet, de la construction de sens à la participation démocratique. Isabelle de Lisle témoigne de la manière dont une expérience isolée s'est transformée peu à peu en projet pédagogique pilote, instituant la médiation et prévoyant de mobiliser l'ensemble des acteurs.

 

le sens d'une action enracinée a la vie

Je témoigne ici d'une expérience dont le point de départ fut ma situation personnellede simple parent d'élève, mère aimante et mise devant la difficulté de l'un des ses enfants, particulièrement sensible, à trouver une figure d'attachement sécurisante et à l'exprimer simplement face à ses pairs, dans l'organisation collective pourtant très attentive qu'est l'école de pédagogie Freinet. Un parent, oui mais parent-acteur pour qui l'établissement offre la place officielle de co-éducateur, y compris pour des questions qui parfois concernent l'ensemble du groupe ; parent-chercheur via ses expériences de démocratie familiale[1] et encouragé par les principes philosophiques de Freinet découverts à l'école ; enfin parent-formateur spécialisé par ailleurs dans les méthodes actives et le développement personnel.  Les jeunes élèves sont dans ce lieu de vie scolaire très ouvert, accompagnés à la prise de parole pour une expression créative, orale ou écrite, sous différentes formes de conférences, de conseils d'enfants pour réguler l'exercice de leurs droits, de réflexion sur soi en période d'auto-évaluation ou de bilan de fin de journée… Par conséquent, tout en engageant (avec la distance nécessaire) la part affective et authentique de moi-même, il m'est apparu intéressant de chercher à problématiser intellectuellement, une situation paradoxale : pourquoi dans les conditions idéales d'une collectivité favorisant  la parole de l'individu et stimulant l'entraide dans le groupe, n'émerge pas naturellement une  forme émotionnelle et profonde d'expression de soi ?

Du tatonnement a une dimension de pratique instituée

Lors de l'année de la rentrée 2010, point de départ de l'aventure, je me trouve invitée par l'équipe enseignante, comme tout autre parent,  à intervenir dans un atelier libre, à partir d'une compétence ou envie créative personnelle. Formée aux techniques de communication et poussée par mes intuitions sur le besoin non satisfait des enfants de savoir par soi-même canaliser et exprimer ses émotions, je mets en place un atelier-test sur un temps spécifique et en petit comité, pendant la période de classe. En partant des relations du quotidien entre les élèves et en engageant des dialogues sur un plan émotionnel,  l'objectif est double : accompagner les enfants à sortir de leur statut social et de la loi du plus fort de la cour d'école, tout en bougeant les lignes du cadre d'une expression parfois binaire, prédéterminée par les règles oscillant entre des droits et des sanctions suspensives de droits. Je propose à une consœur en communication relationnelle et sophrologue, de concevoir avec moi l'outil pédagogique.  Partant du témoignage de l'expérience vécue telle une forme de violence relationnelle ordinaire, l'atelier prend spontanément le nom des "Mots qui touchent" et interpelle ainsi les enfants immédiatement.  Nous entrons dans une phase de tâtonnement et utilisons un assemblage d'outils faisant appel aux intelligences corporelles, émotionnelles et collectives, que nous utilisons auprès d'adultes en tant que formatrices, sans présupposer de ce qu'elles pouvaient entraîner dans leur conjonction. Cet espace-temps, hors groupe-classe et hors programme a permis de libérer une "autre" parole qui s'est avérée répondre aux besoins d'affectivité des enfants et faire émerger une prise de responsabilité individuelle dans un processus  vers le "savoir-être-ensemble", se déployant bien au-delà des portes de l’école.

 A l'issue de l'année scolaire et 14 ateliers plus tard, le retour de la part de l'enseignant référent fut accueillant en ce qui concerne la possible acquisition de compétences psychosociales de ses élèves, sans pour autant être plus explicite car il semblait difficile d'évaluer l'impact de l'action dans l'établissement, centrée sur un seul groupe-classe. Par ailleurs, certains parents commençaient à en parler et à m'interroger de manière informelle… Mais c'est surtout l'engouement des enfants dans la découverte d'un chemin vers eux même, de ce qui les différencient de l'autre (l'identité) et les rassemblent (les émotions), qui a suffi à alimenter mon enthousiasme pour m'engager plus avant dans cette démarche.

 

apprendre à penser ensemble a partir de ses sentiments

Lors de la rentrée des classes suivante, je me retrouve "assise" à une autre place : celle "d'étudiante-chercheuse" en Sciences de l'Education, navigant dans un mémoire de recherche sur l'océan du sens "de et dans" l'Education Nouvelle : "du sens d'un apprentissage créateur de sens, au sens de l'engagement citoyen". Je formule l'hypothèse qu'au delà du cadre prévoyant la plus large place à la libre expression à l'école, il devient utile de réfléchir de façon systémique, en prenant en compte l'évolution de notre environnement, pour développer de manière complémentaire aux outils déjà en place, l'enseignement de l'intelligence émotionnelle. L'apprentissage d'un savoir-faire en communication interpersonnelle, facteur d'altérité et d'empathie, ne serait-il pas le nouveau paradigme en éducation ?C'est dans cette phase de questionnement que je postule au sein de la même école pour reprendre le flambeau de ce premier laboratoire expérimental, avec cette fois un format institutionnel encadré et un nombre d'interventions conséquent. Je souhaite partir des besoins actualisés par l'équipe enseignante et accueille donc la commande de la direction collégiale : celle de l'animation "d'ateliers philo"… En effet, ils pressentent une dimension du questionnement importante chez leurs élèves mais le temps imparti dans le programme et l'effectif du groupe classe, ne leur permet pas une pratique régulière. C'est ainsi qu'est née une sorte "d'agora", dont la dimension de questionnement devient un média spécialisé sur les questions de l'émotion, en relation avec le bien-être physique, émotionnel et mental, l’autonomie, l’estime de soi, la clarification du sens d’identité, des ressources personnelles et du sens d'être ensemble… En permettant à tous les enfants de l'établissement, par petits groupes et à tour de rôle[2], de pouvoir rêver, ressentir des émotions, s'interroger et accueillir le sentiment et la pensée de l'autre, je vois se construire progressivement une pensée collective, une dynamique partagée pour actionner le potentiel de leurs découvertes intellectuelles communes. Par la même occasion est née ma vocation pour une certaine façon d'animer à la manière d'un jardinier-promeneur : semant quelques graines, arrosant et laissant germer vers un déploiement rhizomique, pour que puisse pousser une forêt… Puis jardinier- poète se permettant d'aller y récolter quelques bouquets de "mots qui touchent"…

 

La gentillesse[3]

Nous parlons trop de gentillesse ! On le dit mais on ne le fait pas et c’est pour ça que je dis ça !

Ce n’est pas facile d’être gentil. Des fois, je ressens des choses comme de la colère et je n’ai pas envie d’être méchant mais ça sort tout seul. Etre gentil… Je ne sais pas comment faire pour être vraiment gentil…

Pour être gentil il faut peut être d’abord se parler gentiment. Quand on est petit, les grands ne nous parlent pas gentiment. Des fois je me trouve trop gentil alors que  les autres ne le sont pas avec moi.

J’ai choisi de parler de la gentillesse car c’est déjà plus joli que la méchanceté.

La gentillesse, c’est rendre service. C’est savoir dire oui et aussi dire merci en étant sincère. Faire de la méchanceté et dire des gros mots par exemple, ça donne de la colère… Alors que faire de la gentillesse,  c’est faire quelque chose pour les autres et ça fait plaisir à soi même.

Ça nous apprend à faire la paix, à se faire des amis. C’est important pour être heureux dans la vie les amis.

Mais il n’y a pas que la gentillesse dans la vie, j’aimerais bien autre chose pour changer. Comme par exemple : la fête, s’amuser ensemble, danser, jouer à un anniversaire, une fête de Noël… mais là aussi quand on se fait des cadeaux, on est gentils !

J’aimerais bien être gentil avec tout le monde… enfin, à part ceux qui ne veulent pas être gentils avec moi !

 

Mardi 24 janvier 2012.  Cycle 2,  groupe de Sophie (6/7/8 ans), Sankoumba, Romane, Rita, Edgar, Anna, Lana, Joana

 

La méthode est fondée sur l'expérience précédente et articulée sur une séries de rituels, une structure à la fois rassurante pour les enfants et ayant un pouvoir libérateur pour moi-même, qui dès lors, peut y accueillir l'imprévisible, le sens même de l'expression de la vie. Elle consiste à permettre en premier lieu, une détente corporelle pour libérer des tensions intérieures, tout en offrant une espace de magie poétique, celle du conte tiré au hasard et écouté dans chaque intériorité, les yeux fermés… Cette première étape laisse libre cours à l'imaginaire. Je propose ensuite d'exprimer les sensations et émotions procurées par l'écoute, puis la mise en scène de cas pratiques personnels, ou la relation est centrale et symbolisée par un foulard. Le questionnement collectif qui fait appel à notre intelligence déductive et constructive, ne se produit que sur le dernier tiers de l'atelier. Une première question jaillit naturellement de ce flot d'expressions intimes et singulières écoutées avec respect, sans évaluation. Là, à ce moment là seulement, la parole fuse, le débit est plus rapide, les questions des uns en amènent de nouvelles, vers d'autres, et ainsi de suite... les plus grands parleurs attisent la parole de ceux qui parfois n'osent pas ; des hypothèses et des prises de position deviennent possibles. Je prends des notes au fur et à mesure, n'intervenant presque pas[4] ; puis je relis ces notes en vrac au groupe en leur demandant de trouver le "mot de la fin" qui conclut la séance. Bien qu'arrêtés dans cet élan par l'horloge, ce jeu de construction mentale[5] engage chacun dans une pensée complexe en lien avec ce qui le touche le plus profondément : le sens de leur vie au quotidien, parmi les autres. Cette pratique basée sur le questionnement, l'écoute, la reformulation et l'ouverture plus que sur le débat contradictoire, s'est révélée facteur de développement de véritables compétences relationnelles, améliorant l'écoute de ceux qui parlaient le plus et la parole de ceux qui se taisaient. La triade corps-cœur-tête a redimensionné le processus de réflexion : les voies complémentaires de l'imaginaire poétique, de l'affectivité et l'association du langage sensoriel ont ici ouvert le chemin vers une forme de pensée co-créative. C'est bien une "méthode naturelle de philosophie" que j'ai pu partager, telle que l'exprime Nicolas Go[6] dans son article du Nouvel Educateur en avril dernier,  alors que se concluait justement l'expérience.

la valorisation des relations, une voie vers la médiation

Ainsi, au cours du moi d'avril, lors d'un bilan mensuel auprès de l'équipe de direction, je comprend que les enfants amènent des expressions d'émotions en classe… tout en constatant le lien entre ces ateliers et l'apparition du projet de mise en place de médiateurs dans l'école. Je propose alors de concevoir un stage spécifique de médiation par les pairs, pour former les élèves les plus âgés. 15 jours plus tard, j'invite les jeunes apprentis médiateurs à réviser leurs façons de se parler sans se juger, pour apprendre une nouvelle étape d'écoute active et de reformulation empathique. Ils interviendront en direct auprès des protagonistes d'un conflit, qui sous l'emprise de leurs émotions ne parviennent pas toujours à se calmer et à trouver les mots. Par exemple : "Si j'ai bien compris, quand M. te pousse pour passer devant toi à la cantine, tu te sens en colère, car tu as besoin d'être respecté. Si tu comprends qu'il est impatient car il a faim comme il vient de te l'expliquer, tu voudrais lui demander ne pas penser qu'à sa propre envie et de faire attention à toi, pour ne plus recommencer, c'est cela ?". Une partie de ce stage prévoit qu'ils puissent créer avec leurs propres mots, un guide pratique pour l'année, contenant une méthode, ses étapes, une recette de la meilleure attitude et une liste du vocabulaire des émotions… Les jeunes les plus en difficultés dans le contrôle de leurs impulsions et la gestion de leurs relations, s'avèrent aussitôt les plus impliqués pour devenir les "Ambassadeurs de la Paix". Ils développent en même temps que la résolution des conflits, leurs propres aptitudes à la solidarité et à la citoyenneté. Je valide alors mon intuition que les élèves, au-delà de l'usage de la liberté d'expression, s'autonomisent dans le changement de leur comportement personnel grâce à l'apprentissage d'une forme de communication bienveillante.  Comme n'a cessé de l'enseigner Carl Rogers : "Etre entendu par l'autre est d'une portée profonde ; c'est ainsi que naît le sentiment de compter à ses yeux, d'être considéré et respecté pour ce que nous sommes. Cela permet de franchir bien des barrières culturelles, religieuses, raciales et de parvenir à une  rencontre de personne à personne". Cette nouvelle étape devient la première sur la voie officielle d'un projet  pédagogique et "pilote" de prévention de toutes formes de violences dans l'établissement. Il est à ce jour en cours de validation par les différentes instances institutionnelles, pour que l'ensemble des acteurs éducatifs, y compris les personnels périscolaires, puissent se former dès la prochaine rentrée, à communiquer par les émotions entre eux, auprès des enfants et des parents à titre d'exemplarité, puis à former et à accompagner les élèves médiateurs dans leur engagement.  De mon côté, à la suite de ces travaux de recherche théoriques et pratiques, j'ai naturellement participé à la création d'une association départementale : "Un Atelier pour la Paix", dont l'objet est la prévention précoce de la violence par des outils de sensibilisation et des modules de formation vers une éducation de l'intelligence émotionnelle.

Selon la convention des droits de l'enfant[7] : "Les Etats protègent l’enfant contre toutes formes de violence, d’atteinte et de brutalités physiques ou mentales, d’abandon ou de négligence (…)".  Les adultes ont cette obligation de protection… pourtant eux-mêmes vivent le plus souvent une souffrance au travail et une insécurité intériorisée qui rejaillit sur leurs interactions avec les enfants. L'institution normée pour conditionner à la compétition devient à elle seule, source incontrôlée d'une violence faite à nos individualités. Nous avons par conséquent à tous nous interroger sur l'évolution de formations et pratiques éducatives qui pourraient s'orienter de plus en plus vers la connaissance de soi, le respect de l'autre, le sens de son appartenance et de l'équilibre possible de ses relations comme de son propre engagement dans la vie sociale. Ce serait un moyen de satisfaire les besoins primordiaux de sécurité et d'affectivité des enfants, en les protégeant immédiatement et en les rendant autonome dans ce niveau de savoir devenu essentiel. Ce serait également une réponse éthique vers la co-création de valeurs reliant les individus entre eux dans une coopération consciente et portant une vision du monde pacifiée.



[1] Atelier de parents autogéré, initié et supervisé par Jean Le Gal.

[2] 44  Ateliers sur une année scolaire

[3] Extrait du livret "les mots qui touchent", publié sur le site de l'ICEM :

http://www.icem-pedagogie-freinet.org/recherche/adultes/results/les%20mots%20qui%20touchent

[4] Je refuse toute forme d'enregistrement, trop intrusive dans le cadre d'un atelier qui prévoit une phase de confidentialité.

[5]  Associée pour les premiers groupes de cycle 2 à des jeux de construction  comme par exemple la pose d'un "kapla" par intervention.

[6] Go Nicolas Une méthode naturelle de philosophie, Le Nouvel Educateur, n° 207, avril 2012

[7] Extrait de la convention de droits de l'enfant : Article 19.1 

texte officiel http://www.education.gouv.fr/bo/2006/31/MENE0601694C.htm